Entretien avec Monsieur Hu (1/2)

“On déjeune ensemble ?”

Je dois avouer que je n’attendais pas cette réponse à un simple message de politesse. Surtout alors qu’il est déjà 11h, et que j’essaie péniblement de me frayer un chemin entre la foule et tous les véhicules prêts à me rouler dessus pour gagner 10 secondes au feu rouge, une valise de 30 kilo à bout de bras.

“Ok, je suis à Wudaokou, et toi ?”

Un ami chinois a essayé de me rassurer : “tu es étranger, ils ne te rouleront pas dessus, ça leur coûterait bien trop cher”. Je ne sais pas comment je suis censé le prendre.

“Tout près, attends je t’envoie l’adresse du restaurant”

Il peut être assez impressionnant de traverser un carrefour la première fois que l’on vient à Pékin. Le secret, c’est que la rue est organisée comme une chaîne alimentaire, conditionnée par les paramètres suivants : sexe de l’individu, masse, vitesse initiale, heure de la journée, température ressentie…

“Hôtel Cérémonies Capitales, 9 rue du temple de la Grosse Cloche est”

L’essentiel c’est d’y trouver sa place et de s’y tenir.

C’est Xiaomeng qui m’a mis en contact avec lui. Sur Weixin, il est connu sous le pseudonyme on ne peut plus fonctionnel de “Groupe de discussion Blockchain ~ Chef”. Nous aurions déjà dû nous rencontrer la veille, au meetup bi-annuel de la communauté pékinoise. Je lui avais demandé s’il y assisterait, il m’avait répondu deux mots : 举办, “j’organise”.

J’avais pas l’air d’un con.

Conversation wechat
Comment passer pour un con

J’arrive au restaurant, en retard comme d’habitude. Cadre typiquement chinois : décoration aussi grandiose que kitsch, plus de serveuses que de clients, mais on y mange sans doute convenablement.

Je n’ai jamais mal mangé en Chine, même dans des gourbis interlopes on finit toujours par trouver son compte.

Excepté à Luoyang. La spécialité locale : une soupe clairette dans laquelle nagent mollement quelques légumes fades. Je suppose qu’ils doivent en avoir conscience, puisque d’eux-mêmes ils y vident une poivrière avant de la servir.

Pourquoi ne l’avais-je donc pas rencontré lors du meetup de la veille ? A dire vrai je ne l’avais pas vraiment cherché non plus. Je crois que je m’étais légèrement laissé emporter dans une conversation avec un Moldave dont le gagne-pain semblait être de faire parvenir des mallettes de dollars de son pays natal jusqu’en Chine. Bitcoin a révolutionné sa vie. La tireuse à bière en libre-service aidant, j’avoue que je ne suis plus très sûr des détails.

La fameuse tireuse à bière

你好你好!

Ecce homo

Je le prie de m’excuser de mon retard, excuses acceptées avec empressement. Nous voilà enfin à table. Il me laisse commander, par politesse. La carte fait l’épaisseur du bottin, je fais de mon mieux pour expédier l’affaire dans des délais raisonnables. Il repasse quand même derrière pour commander deux plats de plus, en dépit des avertissements de la serveuse sur les quantités. Politesse encore, je sais déjà qu’à la fin il doit m’inviter, s’il ne reste rien à manger il passera pour un pingre et perdra la face, donc autant commander beaucoup trop pour être sûr. De toutes façons l’un de nous deux pourra toujours emporter les restes, ce n’est pas perdu.

Il a l’air un peu gauche et emprunté des Chinois qui n’ont pas l’habitude de parler avec des étrangers, surtout en Chinois. Plus tard il m’avouera qu’il n’est sorti que deux fois de Chine : une fois pour aller en Corée, l’autre à Singapour.

“Je ne bois pas d’alcool. Du jus de pastèque, ça te va ?”

Va pour le jus de pastèque. Ça vaut bien une bière quand il fait chaud.

Il se présente : “Je suis hollandais.”

Merde, si je m’y attendais ! Je le fais répéter pour être sûr.

“荷兰”

Alors là, ça m’en bouche un coin, et je lui fais savoir.

“Non, la province du Helan, ici en Chine !”

-“Le Henan (河南), tu veux dire ?”

-“Oui, le Helan, je viens de te le dire !”

Tout s’explique. Il ne fait pas la différence entre “n” et “l”. C’est le cas dans beaucoup de provinces, les deux sons ne sont pas distincts dans leur dialecte, donc ils ne font pas non plus la différence en mandarin. Classique.

Le Henan, à peu près la superficie de la France, deux fois plus d’habitants. Très pauvre. Les Henanais ont la réputation d’être fourbes, durs en affaire et pas toujours très honnêtes. Bien sûr ce n’est qu’un stéréotype, mais gardons tout de même cela en tête.

La conversation est déjà bien engagée quand je lui fais remarquer que je ne connais pas son vrai nom. Il me donne sa carte. Moi je n’en ai plus. Je me confonds en excuse. “Quand on vient en Chine, il faut prévoir un paquet de cartes comme ça”. Comme ça, c’est la main bien 30cm à l’horizontale au-dessus de la table. J’essaierai de retenir la leçon.

Au moins maintenant, je sais qu’il s’appelle Monsieur Hu.

Monsieur Hu est une sorte de consultant freelance pour les investisseurs et les entrepreneurs du secteur Blockchain. Il est basé à Hangzhou, une grande ville du sud. Son activité principale est l’organisation d’événements, le meetup pékinois auquel j’avais assisté la veille par exemple.

En Chine, le réseau est une ressource à part entière, complémentaire de l’argent. Comme chez nous, mais en pire.

Monsieur Hu a patiemment construit ce réseau ces dernières années, ce qui lui permet aujourd’hui de monnayer son entregent. Les entrepreneurs et les investisseurs passent par lui pour obtenir des informations et des conseils, ou pour identifier les bons interlocuteurs.

Un de ses trois iphones sonne :

“喂?你好……不好意思,我现在不方便说话……嗯,知道了,那我们一会儿说钱的问题,好吧?”

Selon mes informations, il existe 6 ou 7 groupes de discussion Blockchain sur Weixin, regroupant la quasi-totalité des acteurs de l’écosystème en Chine.

Jusqu’à maintenant je n’ai été invité que sur 2 d’entre eux.

“C’est une boîte de marketing qui vient de m’appeler. Je reçois pas mal ce genre d’appels ces derniers temps.”

Je n’en saurai guère plus, mais il semblerait que certains soient prêts à payer pour avoir accès à un fichier client si bien qualifié.

“Si tu as de l’argent, mais pas de guanxi, alors tu n’arriveras à rien, il te faut les deux.” -“Et si tu as le guanxi sans l’argent ?” demandais-je d’un air faussement ingénu. -“Ça ce n’est pas possible, et même si c’était le cas, tu ne garderais pas tes relations très longtemps.”

Il me demande ce qui m’intéresse dans la Blockchain. Je lui réponds que je ne sais pas ce qu’est une Blockchain, et que ce qui m’intéresse c’est Bitcoin. Il comprend, mais m’explique que tu ne peux pas utiliser ce mot aujourd’hui en Chine, surtout pour le business. Pas assez respectable, tu passes pour un escroc. Blockchain est respectable, propre. Pas très différent de la France donc, même si les choses changent. Manifestement en Chine ce n’est pas encore le cas.

La discussion se détend, se fait un peu moins guindé. Il me parle un peu plus de lui. Avant la Blockchain, Monsieur Hu avait investi dans une start-up d’impression 3D. Il a bu le bouillon, et y a laissé sa chemise. “Le marché n’était pas prêt”. Sans doute.

Le déjeuner touche à sa fin, comme prévu et en dépit de mes valeureux efforts, il en reste encore assez pour une troisième personne. Tant pis.

“J’ai rendez-vous avec un entrepreneur, il recherche des investisseurs et a demandé à me rencontrer, tu veux venir ?”

Je m’empresse de refuser avec véhémence. Il réédite son invitation. Je refuse à nouveau, prétextant ne pas vouloir gêner son interlocuteur par ma présence imprévue. Il s’en moque, de toutes façons il ne le connaît ni d’Eve ni d’Adam, et ne sait pas du tout s’il veut travailler avec lui. Maintenant que je suis à peu près sûr que son invitation n’était pas de pure politesse, j’accepte, non sans affecter une certaine réticence.

“On va où ?”

-“Il m’a donné rendez-vous au jardin des pivoines.”

Il est temps de payer. Il se lève. Je me lève aussi avec empressement. Il proteste. Je proteste aussi. Il doit m’inviter. Je rétorque que je dois l’inviter. Il dit que je l’inviterai quand il sera de passage à Paris. Je cède, et le laisse passer à la caisse. Et nous voilà partis à la rencontre de ce mystérieux entrepreneur.

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