Where are you going

Where Are You Going, anatomie d’une ville vue de l’intérieur d’un taxi

Le cinéma d’auteur, ou “d’art et essai”, est souvent moqué du grand public. Les expérimentations formelles parfois hasardeuses et l’herméticité de l’approche suscitent au mieux la dérision, au pire l’hostilité en-dehors d’un petit cercle d’amateurs, qui n’évite malheureusement pas toujours de se complaire dans une forme d’entre-soi et de complexe de supériorité.

《你往何处去》, ou Where are you going, semble correspondre en tout point aux clichés sur le cinéma expérimental : constitué d’épisodes indépendants, chaque scène n’est qu’un interminable plan séquence montrant invariablement ce qui se passe devant le pare-brise d’un taxi traversant différents quartiers de Hong Kong. Il y a bien des personnages que l’on entend dialoguer dans le taxi, ainsi qu’une vague relation entre les différents épisodes, mais ces personnages n’apparaissent jamais dans le champ de la caméra, et n’ont pour la plupart même pas de prénom.

Au-delà du côté au premier abord rébarbatif de la forme, j’ai été agréablement surpris de découvrir que cette dernière servait de manière cohérente le propos du film, qui est de tracer un portrait d’une ville à l’identité troublée et à l’avenir incertain.

Un pari formel

Le plus surprenant lorsqu’on entame le visionnage de Where are you going, c’est le parti pris esthétique de Yang Zhengfan : chaque épisode se construit sur un couple image/son, qui sans être complètement indépendant, convoient chacun un sens nettement distinct.

L’image nous présente la réalité de la ville “nue”, structurée autour de la diversité des quartiers traversées (le quartiers des affaires, les rues commerçantes, les beaux quartiers de villas perchées sur les collines…), mais aussi des mouvements du taxi, qui se font tour à tour rapide et fluide, comme dans ce passage très impressionnant où le véhicule se glisse entre des immeubles à perte de vue, ou au contraire terriblement lent et contraint, lorsqu’il traverse des quartiers animés et doit se faufiler au pas entre les piétons et les feux rouges à répétition.

Faisant pendant à cette découverte très intuitive, presque documentaire, de la ville, la bande sonore nous introduit une galerie de personnages qui sont en fait des stéréotypes de différentes populations qui peuplent Hong Kong (un couple d’immigrants venus du Continent, des touristes, un Britannique expatrié sur le départ…). Chaque dialogue jongle habilement entre deux niveaux de lecture : au premier degré, il s’agit de dialogues entre des personnages “réels”, qui ont un passé et une histoire qui se dévoilent progressivement au fur et à mesure de l’échange, mais il y a aussi presque toujours un second degré de compréhension, où les personnages deviennent des allégories des différentes forces qui ont influencé et modelé le visage actuel de Hong Kong.

La maîtrise du “double sens”

Le film joue avec une certaine habilité entre ces deux niveaux de lecture (ou même trois niveaux si on considère que l’image seule porte déjà une première couche de sens). La plupart des dialogues et des situations peuvent s’entendre au-delà de leur sens immédiat, comme dans l’épisode des deux jeunes femmes dans le quartier des bars : l’une d’entre elle se plaint de son ex-petit ami, un expatrié britannique avec lequel elle entretenait une relation complexe faite d’attraction et de répulsion. Suite à cette rupture, ses parents cherchent désormais à la marier au fils d’un cadre du Parti sur le Continent, l’arrangement paraît raisonnable, mais elle n’arrive pas à se faire complètement à l’idée d’épouser ce gosse de riche vulgaire qui la dégoûte.

Le double sens avec la situation de Hong Kong entre l’héritage britannique et le “mariage” contraint avec le Continent est ici assez évident, d’autres allusions peuvent être plus subtiles. Une certaine connaissance de l’histoire et de la société hong kongaise est même parfois nécessaire, comme dans l’avant-dernier épisode dans lequel le film prend un tour presque fantastique avec l’apparition miraculeuse du défunt Tsang Tsou Choi (曾灶财), le Roi de Kowloon. Artiste marginalisé de son vivant,  institutionnalisé après son décès en 2007, “Oncle Tsang” se prenait pour le maître légitime de Kowloon et couvrait les rues de déclarations mélangeant une généalogie aussi royale que fantaisiste et des déclarations politiques (le refrain à bas la Reine d’Angleterre, vue comme l’usurpatrice de son autorité légitime sur Kowloon et Hong Kong, revient fréquemment dans ses œuvres).

Mort-vivant lui-même, Tsang Tsou Choi tourne en dérision le chauffeur de taxi, qui à l’image de la société actuelle de Hong-Kong, n’est déjà plus maître ni de son passé, ni de son avenir, ballotté par des forces mondiales sur lesquelles il n’a aucun contrôle.

Yang Zhengfan brosse ainsi un portrait nuancé d’une ville qui revendique son héritage colonial pour se démarquer de la Chine Populaire, vue comme corrompue, vulgaire et dominatrice, sans arriver à être vraiment occidentale non plus. Plusieurs passages font également écho à une forme de nostalgie d’un passé en grande partie mythifiée, qu’il s’agisse des lointaines origines chinoises incarnées par Tsang Tsou Choi, ou plus récemment de l’âge d’or économique de l’époque de la domination britannique, mis à mal par la crise économique mondiale de 2007, ainsi que par le déplacement du centre de gravité économique du monde chinois vers Shanghai suite à la rétrocession à la République Populaire de Chine en 1997.

King of Kowloon
Un exemple d’œuvre de Tsang Tsou Choi

Portrait d’une ville à la recherche d’une âme

Hong Kong est une ville ambivalente : ceux qui y sont rêvent d’en partir, qui pour fuir un coût de la vie délirant, qui l’emprise de plus en plus menaçante de Pékin. Pour d’autres, les Chinois Continentaux, mais aussi les étrangers (Occidentaux ou non), elle conserve son pouvoir d’attraction économique, ainsi que son lot de désillusions.

Sans passé, marginale aussi bien dans le monde chinois que dans le monde occidentale, elle n’arrive plus à se construire un avenir. Quel plus beau témoignage de la force de ce cinéma, que de nous faire ainsi sentir l’âme d’une ville, ses angoisses et ses contradictions, le tout depuis le pare-brise d’un taxi ?

Inédit en France, le film sera bientôt projeté lors du Festival du Cinéma d’Auteur Chinois, au Studio des Ursulines, le 21 janvier prochain.

Disclaimer : je fais partie de l’équipe organisatrice du festival du cinéma d’auteur chinois. Cette chronique exprime mon opinion propre sur le film et n’engage que moi, elle n’a fait l’objet d’aucune concertation avec les autres membres de l’équipe organisatrice.

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