Cette semaine, je suis allé voir par hasard Amy, le documentaire sur Amy Winehouse, un film que je ne serais probablement jamais allé voir avec préméditation sachant que le sujet ne m’intéresse absolument pas. Mais il n’y avait plus de place pour Antman, et c’était ça ou attendre une demi-heure pour une autre bouse.

Amy Winehouse n’éveillait en moi qu’un souvenir vague de mes années de lycée, celui d’une grande perche qui se dandinait de façon mal assurée sur ses talons hauts avec une choucroute sur la tête, entourée de noirs épileptiques en habits de carnaval censés donner une atmosphère soul/R&B et années 50. Enfin c’est ce que ça m’évoquait en tout cas. Ah oui, je me souvenais aussi vaguement qu’elle était morte.

Toujours est-il que je ne regrette pas d’être allé le voir, ce qui est plutôt rare ces derniers temps. Non pas qu’il s’agisse d’un bon film, ou même d’un film tout court : le réalisateur s’est contenté de raconter l’histoire de l’intéressée de son adolescence jusqu’à sa mort, sans trop dévier de l’ordre purement chronologique, avec force images d’archives mais aussi “privées”. A part quelques plans de transition manifestement tournés avec un drone, le film est exclusivement constitué d’images publiques et privées de la juive la plus camée des années 2000. Et ce qui est intéressant dans ma dernière phrase, ce n’est pas de se demander le nombre de grammes de sang qu’il restait dans l’alcool de la jeune chanteuse, mais l’intrusion réellement massive d’images purement privées dans un documentaire.

En regardant Amy, j’ai en effet pour la première fois pris conscience que chacun de nous est désormais le sujet d’une quantité prodigieuse d’images animées : caméscope, téléphone portable et webcam, le scoop c’est qu’on puisse faire un film de deux heures en montant tout ça bout à bout. Et que, du moins en théorie, ce ne sont plus seulement les stars qui sont concernées, mais n’importe lequel d’entre-nous qui vit aujourd’hui en permanence au contact d’appareils capables d’enregistrer de l’image et de la conserver très facilement en quantité mirobolante.

Bon j’exagère un peu, il y a aussi pas mal d’images publiques, ou disons professionnelles dans Amy, qui laissent souffler un peu le spectateur en le remettant sur le terrain connu et douillet du documentaire télé. Toujours est-il que j’en suis ressorti avec un sale arrière-goût, celui d’avoir vu des images très intimes, mais aussi très banales d’une inconnue. N’appréciant que très moyennement le voyeurisme, surtout quand il s’agit de regarder en gros plans des thons  parler avec leur main gauche ou des captures d’écran Skype d’anorexiques shootées au crack, j’ai été plutôt mis mal à l’aise par ce grand déballage, qui ne nous épargne pas non plus les détails sordides sur les personnages peu sympathiques qui gravitaient autour de la chanteuse, malgré le soucis évident de n’attaquer personnes de façon trop directe.

Il ne s’agit pas ici de critiquer l’homme, enfin la femme, qui apparaît à l’écran comme quelqu’un de plutôt sympathique, douée pour ce qu’elle faisait, certes, mais surtout très paumée. Des gens comme ça, j’en ai déjà rencontré des tripotées en dépit de la brièveté de mon existence. J’avoue que j’ai compati avec elle, tout en trouvant son histoire d’une banalité à pleurer. Enlevez la partie chanteuse de jazz aux Grammy Awards, il ne reste qu’une pauvre fille qui exprime son mal-être en se faisant faire des tatouages moches, en buvant des whisky-coca du matin au soir et en tombant amoureuse du premier étron qui lui a dit qu’il comprend ce qu’elle ressent parce que lui aussi a essayé de se suicider à 9 ans parce qu’il n’aimait pas son beau-père. Et si aucun étron ne vous a jamais parlé de son complexe d’œdipe, votre vie doit être bien vide.

Aujourd’hui, j’en ai certainement croisé une dizaine qui correspondraient à cette description, et probablement que vous aussi et tous les gens qui ont pris le métro dans une grande capitale occidentale. Ou mettons une grande ville tout court, il doit bien y en avoir en Asie aussi. Triste, mais banal.

En revanche, on sent bien la vitesse vertigineuse à laquelle Amy accède au statut de superstar internationale, et comment cela peut facilement faire basculer quelqu’un qui à l’origine n’était déjà pas un modèle de stabilité et de maîtrise de soi. Sans doute en raison de la crudité de l’image, la violence des murs de flash qui l’accueillent à chaque fois qu’elle ouvre une porte est insoutenable.

Je pense que personne ne criera au spoiler si je vous apprends qu’à la fin du film, Amy meurt. Et oui, quel suspens, jusqu’à la fin j’y ai cru. Mais sur les images des pompiers emportant son corps dissimulé sous un drap, on entend un des badauds crier : “Amy, rest in peace !”. Je n’ai pas pu réprimer un ricanement à ce moment, tant cette parole, dans ce film, me paraissait grotesquement tragique. Amy ne repose pas en paix, et ne reposera peut-être jamais en paix. Les vrais responsables de sa mort continuent d’exploiter le filon tant qu’ils le peuvent, et exposent aujourd’hui aux yeux de tous les vidéos pas drôles d’une adolescente boutonneuse en train de raconter des bêtises avec ses BFF, dans l’espoir de nous soutirer un peu de compassion pour son triste sort. Et aussi le pognon d’une place de cinéma.

Nous arrivons à une époque où la quantité de matériau disponible sur chacun d’entre-nous, stars et anonymes, devient tout simplement gigantesque, et une première conséquence à l’image est de ramener les premiers au même niveau que les seconds. Amy est peut-être le premier exemple de la façon dont cela va affecter le documentaire.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.