Staline-Huma

Il y a 62 ans jour pour jour, la révolte la plus importante qu’ait connue le système concentrationnaire soviétique était écrasée dans le sang à Kenguir, au Kazakhstan. Comme souvent sur l’histoire du Goulag, nous disposons de peu d’informations sur l’événement autre que celles rapportées par Soljenitsyne dans L’Archipel du Goulag, qui se fonde sur les témoignages qu’il a pu rassembler clandestinement pendant des années d’enquête en URSS.

L’origine de la révolte

Après la description de l’expérience des détenus et la genèse du Goulag, le 3ème tome de l’Archipel est traversé par la question de la supposée passivité des détenus. Comment des centaines de milliers d’hommes innocents ont-ils pu être injustement arrêtés et condamnés à des peines de travaux forcés dans des conditions atroces et ne pas se révolter ?

Pourquoi ne vous êtes-vous pas révoltés ? Voilà ce que les croyants, les orthodoxes, les historiens marxistes disent à tous les rescapés des camps après la déstalinisation. Voilà comment on a réduit au silence les anciens zek, en leur intimant de se justifier de l’injustice qu’on leur a fait subir. Comme si quelques mois après la libération d’Auschwitz quelqu’un s’était permis d’interrompre Primo Levi pour lui demander “mais enfin, tout cela n’est pas arrivé du jour au lendemain, pourquoi donc ne vous êtes-vous pas battu ?” Odieux ? Non, communiste.

Jusqu’à la toute fin des années 40, les révoltes sont en effet extrêmement rares, car le coup de génie du Goulag a été de mélanger prisonniers politiques et de droits communs et de s’appuyer sur les seconds pour saper toute volonté de résistance chez les premiers. Les “socialement proches”, selon la terminologie officielle soviétique, bénéficient de la mansuétude des autorités du camp, et organisés en mafia, pillent sans vergogne les “fascistes”, c’est-à-dire les prisonniers politiques, qui n’ont aucune forme d’organisation et sont peu habitués à la violence de par leur condition de caves. Coincés entre les gardes et les truands, les politiques sont ainsi atomisés et réduits à un état de survie permanente qui a efficacement étouffé toute résistance pendant près de 20 ans. Un des Récits de la Kolyma de Chalamov raconte justement comment des truands, assassinent en toute impunité un 58, c’est à dire un politique, pour lui voler ses vêtements et les jouer aux cartes.

Toutefois, on voit apparaître après la guerre une séparation de plus en plus nette entre les politiques et les droits communs, avec des camps désormais intégralement peuplés de politiques. Débarrassés de la nuisance permanente des truands, une conscience de groupe commence à émerger parmi les prisonniers, d’abord sur des bases ethniques ou religieuses (à la fin de l’ère stalinienne des populations entières avaient été déportées ensemble : Ukrainiens, Kazakhs, Tchétchènes etc), et les politiques s’organisent contre leur oppresseur. Le premier symptôme de cette insurrection, répétée dans tous les camps, est l’assassinat des mouchards : les caves imitent les truands et apprennent à fabriquer des lames artisanales, avec lesquels ils égorgent les mouchards démasqués. L’élimination des mouchards, en privant les autorités des camps de toute information sur les détenus qui leur permettait de détecter et de tuer dans l’œuf toute tentative de révolte, a permis aux insurgés de différents camps d’atteindre la masse critique nécessaire à leur réussite.

En mars 1953, Staline meurt, et lègue à ses successeurs un système concentrationnaire en apparence inamovible, mais en réalité de plus en plus instable et difficile à contrôler. La chute de Béria quelques temps plus tard finit d’attiser la révolte qui couve dans l’Archipel, en sapant le prestige moral du MVD, le ministère de l’Intérieur en charge des camps. C’est dans ce contexte de tensions larvées que les incidents se multiplient au camp de Kenguir : plusieurs dizaines de prisonniers sont abattus arbitrairement par la garde durant l’hiver 1953, jusqu’à un jour de février 1954 où des gardes abattent depuis un mirador un évangéliste, et traînent son corps jusque sur l’avant-zone pour faire croire à une tentative d’évasion, mais la manœuvre est découverte par les autres prisonniers.

Le lendemain, tous les hommes du camp refusent de partir au travail.

L’étincelle

Cette première grève est rapidement brisée par l’administration, mais pour s’assurer que la situation ne se reproduise pas, elle décide d’injecter un poison qu’elle espère mortel au sein du camp : 600 socialement proches, qu’elle excite contre les fascistes.

Las, les 58 de 1954 ne sont plus les Candide Candidytch des années de terreur stalinienne, ils vont donc rencontrer les caïds nouvellement arrivés et leur laissent le choix entre une alliance contre les autorités ou une guerre que les voleurs sont certains de perdre. Les caves sont devenus des mecs, dignes de respect aux yeux des truands, qui acceptent la proposition et ont même l’honneur d’être les premiers à entrer ouvertement en révolte contre les autorités.

Le camp de Kenguir se présente comme un long rectangle, découpé en 5 zones : le camp des femmes, 2 camps d’hommes, l’intendance et la prison. Le premier objectif des insurgés était donc d’abattre les murs qui séparaient les différentes parties du camp. Tâche relativement aisée pour les camps d’hommes (camps 2 et 3) mitoyens, en revanche le camp 1, celui des femmes, était séparé des autres par l’intendance, qu’il fallait donc traverser d’abord.

Le dimanche 16 mai 1954, les truands entreprennent de prendre le contrôle de la zone de l’intendance du camp, qui sépare le camp des hommes de celui des femmes. Une première tentative de jour est repoussée sans violence excessive ; les voleurs repartent à l’assaut de nuit, mais cette fois la garde ouvre le feu – pour la première fois de l’histoire du Goulag, on tire sur les socialement proches. Certains réussissent malgré tout à pénétrer jusque dans le camp des femmes : la garde n’hésite pas à battre celles qui essaient de les protéger (les autorités essaieront ensuite d’accuser les détenus de ces violences).

Le lundi matin, les détenus des camps 2 et 3, désormais en état d’insurrection ouverte, font face aux mitrailleurs qui tiennent l’intendance. Après quelques heures indécises, les soldats reçoivent l’ordre d’évacuer le camp, qui tombe tout entier sous le contrôle des 8000 détenus insurgés.

La révolte

Il serait trop long de rentrer dans le détail de la vie du camp libre durant ces 5 semaines, ainsi que dans celui des négociations menées avec les autorités. L’insurrection de Kenguir présente malgré tout quelques particularités remarquables.

Tout d’abord, les insurgés ont fait preuve de grandes capacités d’organisation, qui a pris la forme d’un “gouvernement” élu dans les premières heures de la révolte pour prendre en charge non seulement l’organisation de la vie matérielle du camp assiégé, mais aussi déterminer les revendications et mener les négociations avec les représentants du pouvoir. Kapitone Kouznetsov, un ancien colonel de l’Armée rouge déporté à la suite de la défection d’un de ses hommes passé à l’Ouest, s’impose comme le leader des insurgés. Afin d’éviter un écrasement militaire immédiat, il remplace les slogans violemment anti-soviétiques des premiers jours de l’insurrection par des protestations de loyalisme au pouvoir (“Vive la Constitution soviétique !”) et des revendications limitées et précises (“Nous exigeons la venue d’un membre du Comité Central et la révision de nos cas !”). Même si elle peut donner l’impression d’un reniement, cette stratégie a été acceptée par les détenus comme le moyen le plus sûr d’obtenir satisfaction.

Parallèlement à cette stratégie de conciliation, Kouznetsov a armé les détenus (des lances et diverses armes blanches sont fabriquées de façon artisanale dès le début de la révolte) et organisé une défense dans l’éventualité d’un assaut (l’enceinte est fortifiée, des fossés sont creusés pour empêcher le passage de véhicule, des guetteurs sont placés sur les toits pour donner l’alerte, des pièges artisanaux sont inventés).

Les révoltés savent que leur meilleur espoir réside dans la multiplication des révoltes non seulement dans d’autres camps, mais aussi chez les civils. Le goulag jouait en effet un rôle important dans l’économie soviétique, et les détenus travaillaient au quotidien avec des civils libres. Lorsque le camp de Kenguir se soulève et refuse de travailler, la ville voisine voit son activité économique totalement bouleversée.

C’est dans l’espoir d’étendre le soulèvement que les détenus organisent une véritable guerre de propagande avec les autorités : des messages sont diffusés par les haut-parleurs et des zeks dessinateurs placardent des caricatures humoristiques à l’intérieur du camp, tandis que des tracts sont imprimés et envoyés par ballon ou cerf-volant vers la ville pour attiser la rébellion chez les civils. Si les ballons sont facilement abattus d’un coup de fusil, les assaillants ont plus de difficultés à empêcher les cerfs-volants d’atteindre la ville toute proche, et finissent par fabriquer leurs propres cerfs-volants pour abattre ceux des insurgés !

La Commission qui dirige le camp invite les généraux et des civils à venir visiter les cachots immondes du camp, mais bien entendu les visiteurs, triés sur le volet, n’y ont rien vu de scandaleux. De leur côté, les autorités organisent une visite d’un camp voisin pour les membres de la Commission, afin de les démoraliser en leur montrant qu’ils sont seuls et que les autres camps ne se soulèvent pas.

Dans leur communication à l’usage de leur hiérarchie, les militaires chargés de la répression vont faire de leur mieux pour faire passer les révoltés pour des bandits et des bêtes assoiffées de sang. Une fausse attaque est même organisée afin de pouvoir photographier et filmer ces zek rachitiques armés de lances et de sabre, et de les tourner en dérision.

Enfin, bien que les autorités aient essayé à plusieurs reprises d’inciter les détenus à la défection, en leur promettant l’indulgence si ils se rendaient d’eux-mêmes, les détenus sont dans leur immense majorité restés solidaires jusqu’au bout. Selon Soljenitsyne, sur 8000 détenus insurgés, seuls une dizaine auraient profité de l’ouverture pour s’échapper.

Épilogue : l’écrasement

Le 22 juin, les détenus entendent à la radio que leurs revendications sont acceptées, et qu’un membre du Comité Central est en route pour Kenguir. La joie suscitée par cette victoire illusoire endort la méfiance des révoltés, alors que des avions de reconnaissance les survolent et que des tanks prennent position autour du camp. A l’aube du 25, les chars se mettent en branle, ouvrent des brèches dans l’enceinte par lesquelles s’engouffrent les troupes chargées de la répression. Pris par surprise et écrasés par la supériorité numérique et matérielle de leurs adversaires, quelques insurgés tentent un baroud d’honneur, mais la plupart sont tués ou capturés sans avoir eu l’occasion de combattre. Hommes et femmes sont traités avec la même violence.

Selon les informations recueillies par Soljenitsyne, environ 700 détenus auraient trouvé la mort ce matin-là, écrasés sous les chenilles des chars, mitraillés ou poignardés à coup de baïonnette. Des fosses communes sont creusées à la hâte dans la steppe. Les survivants, plusieurs milliers d’hommes et de femmes, sont traînés en-dehors de l’enceinte et forcés de rester allongés face contre terre toute la journée du 25, le temps qu’on mette les listes à jour des morts et qu’on organise le transfert dans les camps de haute sécurité de la tristement célèbre Kolyma.

Capturés, les meneurs sont jugés à huis clos quelques mois plus tard, où on perd leur trace, fusillés sans doute.

En 1956, le camp de Kenguir est définitivement fermé, certains habitants de la ville voisine retrouvent la fosse où les morts du 25 sont enterrés et entreprennent de la fleurir, à l’abri des regards des autorités bien entendu.

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