评曰:汉末,天下大乱,雄豪并起,而袁绍虎视四州,强盛莫敌。太祖运筹演谋,鞭挞宇内,揽申、商之法术,该韩、白之奇策,官方授材,各因其器,矫情任算,不念旧恶,终能总御皇机,克成洪业者,惟其明略最优也。抑可谓非常之人,超世之杰矣。

Jugement de l’historien : Les dernières années de la dynastie Han virent l’Empire sombrer dans le chaos, partout se levaient des héros en même temps que des hommes intrépides. Yuan Shao lorgnait l’Empire comme un tigre sa proie, sa puissance ne connaissait pas d’ennemis. Cao Cao mit en branle ses stratagèmes et porta ses coups dans les quatre coins de l’Empire. Il embrassa à la fois les techniques de gouvernement de Shen Buhai et la loi de Shang Yang, et se servit des stratégies hétérodoxes de Han Xin et de Bai Qi. Les hommes de talent obtenaient pouvoir et honneurs sous son gouvernement, il savait user de chacun selon ses compétences. Toujours maître de ses émotions, qu’il n’aurait jamais laissées affecter ses plans, il se montrait magnanime et pardonnait à ceux qui l’avaient offensés par le passé. Il put finalement tenir les rênes de l’Empire, et s’il acheva ainsi une œuvre digne d’un souverain, c’était parce qu’il possédait au plus haut point la clairvoyance et la sagesse. Ainsi on peut bien dire qu’il s’agissait là d’un homme extraordinaire, qui surclassait tous les braves de sa génération.

Il est parfois plus facile de commencer certaines histoires par la fin. Dans le cas de Cao Cao 曹操 (ici désigné par son titre posthume de fondateur de dynastie, taizu 太祖, le premier ancêtre), la difficulté se pose d’emblée : faudrait-il commencer par dire qu’il est un des personnages romanesque les plus célèbres de la littérature chinoise, le méchant machiavélique du Roman des Trois Royaumes ? Ou bien l’un des poètes les plus célèbres de l’Antiquité ? Faut-il plutôt le placer aux côtés d’Alexandre, César, Cortès et Napoléon, au panthéon des grands chefs de guerre de l’histoire universelle ? Ou au contraire commencer par le brillant politique et administrateur, qui réussit par des manœuvres habiles à remettre sur pied la dynastie Han que tous croyaient définitivement enterrée, pour mieux légitimer son propre pouvoir et préparer un changement de dynastie sans heurt après sa mort ? Est-il un héros qui a contribué à restaurer une mesure d’ordre dans une époque troublée, ou au contraire un ambitieux et un traître qui acheva de plonger l’Empire des Han dans le chaos et les divisions ?

Comme je le disais, je ne savais vraiment pas comment entamer cette série de textes sur Cao Cao, c’est pourquoi j’ai choisi de commencer par la fin et de le présenter par son épitaphe. Les quelques lignes ci-dessus proviennent de l’histoire dynastique, l’histoire « officielle » écrite sous la dynastie suivante, intitulée Chroniques des Trois Royaumes (à ne pas confondre avec le roman qui lui est bien postérieur), où elles servent de conclusion à sa biographie, comme l’indique la formule consacrée jugement de l’historien 评曰, ping yue. Ce court éloge est en fait bien plus ambigu qu’il n’y paraît lorsque l’on regarde de près le chinois.

On peut par exemple s’interroger sur le rapprochement de Cao Cao avec Shen 申, c’est-à-dire Shen Buhai (申不害), et avec Shang Yang (商鞅), deux penseurs de l’ère pré-impériale des Royaumes Combattants, fondateurs du mouvement que les Chinois ont appelé a posteriori Légiste 法家. La philosophie légiste occupe une place à part dans l’idéologie impériale chinoise : officiellement honnie, elle occupe en fait une place bien plus importante que le confucianisme dans le socle idéologique des institutions impériales. Ouvertement revendiquée par le premier empereur, Qin shihuang 秦始皇, elle est par la suite restée associée au souvenir exécrable laissé par le court règne des Qin. Mais le premier empereur Han, qui a renversé la dynastie Qin au terme d’une guerre sanglante, a reçu en héritage cette idéologie du pouvoir, et tout en la rejetant officiellement, l’a pérennisé en en corrigeant les excès les plus manifestes.

Il est souvent dit que Cao Cao, qui ne pouvait pas afficher ouvertement son approbation des thèses légistes, était toutefois loin de les négliger dans la conduite de ses propres affaires. Beaucoup plus proches de nous, Mao a cherché à réhabiliter Cao Cao et les Légistes, qu’il opposait au confucianisme. Il ne s’agit pas ici d’expliquer ce qu’étaient réellement ces différents mouvements philosophiques, je n’en ai pas la prétention, ces questions sont toujours ouvertes et âprement débattues. Je me borne à souligner que dans les champs culturel et politique, l’appartenance réelle ou supposée à un mouvement comme le légisme ou le confucianisme est très significative aussi bien au IIIe siècle qu’au XXe.

Dans la phrase suivante, les caractères 韩 et 白 sont là aussi les contractions de deux noms propres, Han Xin 韩信 et Bai Qi 白起. Le premier est un général du premier empereur Han, Gaozu, qu’il aida à remporter de nombreuses batailles et à instaurer la dynastie. Toutefois il fut accusé de complot par l’empereur et exécuté. Le second est un général de Qin, le royaume qui sortit vainqueur à la fin de l’époque des Royaumes Combattants et unifia le premier la Chine sous un empire centralisé. Connu pour son extrême brutalité au combat et son absence totale de pitié pour les vaincus, qui lui valut le charmant surnom de 人屠, boucher d’hommes, il fut lui aussi soupçonné de trahison et acculé au suicide. Cao Cao n’a certes pas officiellement renversé la dynastie Han, au contraire il ne ménagea pas ses efforts pour se faire reconnaître comme soutien et protecteur du dernier empereur Han, Xiandi 献帝. Toujours est-il qu’en réalité l’empereur ne disposait plus que d’un pouvoir tout ce qu’il y a de plus formel, et qu’après la mort de Cao Cao il fut rapidement contraint d’offrir l’empire au fils de ce dernier, Cao Pi. Le nom même de l’empereur, Xian 献, qui signifie faire un don solennel, a été choisi en référence à ce transfert supposément pacifique et libre du pouvoir d’une dynastie à l’autre, qui est devenu le fondement de la légitimité de la dynastie Wei 魏 fondée par le fils de Cao Cao. En comparant Cao Cao à ces deux généraux sanguinaires et fortement soupçonnés d’être déloyaux à leur souverain, les intentions de Chen Shou me paraissent ici peu claires.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce court extrait, et encore plus sur ce qu’il ne dit pas, mais mon but n’était pour le moment que d’offrir une première approche et peut-être d’éveiller l’intérêt de quelques lecteurs francophones. J’ai beaucoup lu sur ce sujet il y a quelques années, et depuis je désirais reprendre toutes les traductions et les notes que j’avais prises pour les ordonner et les approfondir. Je ne sais pas trop la forme que prendra cette rubrique par la suite, j’ai de la matière, beaucoup de matière, et je continuerai d’écrire jusqu’à en avoir fait le tour, ou plus probablement je n’arriverai pas à l’épuiser et m’arrêterai de moi-même lorsque j’en aurai assez.

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