Troupeau et chien

A l’occasion d’un de ces faits divers hallucinants que le Falanxi cultive amoureusement ces dernières années, je souhaitais vous soumettre un texte très intéressant pour réfléchir à la situation de la Justice dans notre bon Empire débonnaire :

La nuit, dans une rue de Paris, sous les fenêtres de deux familles, on a cherché à tuer et fini par tuer un homme. On établit ultérieurement que les deux familles (bien de chez nous ! françaises !) avaient été réveillées, avaient regardé par les fenêtres, mais que personne n’était sorti pour prêter main-forte : les femmes avaient empêché leurs maris de sortir. Mais un autre colocataire (peut-être était-il lui aussi réveillé lors de cette scène), colonel en retraite (et, de toutes évidences, rongé par l’inactivité), avait pris sur lui les obligations de l’accusateur public. Il se répandit dans les salles de rédaction et les tribunaux, et exigea que ces deux familles fussent traduites pour complicité de meurtre ! Le journaliste tonnait lui aussi : la chose ne tombe sous aucun article du code, mais c’est une honte ! une honte !

Oui, une honte, mais pour qui ? Comme toujours dans notre presse à parti pris, l’article dit tout sauf l’essentiel. Sauf ceci : le code criminel contient un article complètement absurde, dit des “limites de la légitime défense”, qui fait que vous n’avez pas le droit de sortir votre couteau avant que le criminel n’ait levé son poignard sur vous, ni de le suriner avant qu’il ne vous surine. Sinon, c’est VOUS qui passerez en jugement !

Cette peur de dépasser la mesure de la légitime défense aboutit à affaiblir radicalement le caractère de notre nation. Un voyou, au club, se met à taper sur un individu. Ce dernier sort un canif pliant et tue le voyou. Il écope de 10 ans comme pour un assassinat ! “Mais qu’est-ce qu’il fallait que je fasse ?” s’étonne-t-il. Réponse du procureur : “Vous n’aviez qu’à prendre la fuite !”

Par ailleurs, l’État, par le truchement du code criminel, interdit aux citoyens de détenir une arme à feu ou une arme blanche, mais il ne se charge pas non plus de les défendre ! L’État abandonne ses citoyens au pouvoir des bandits, et il ose, dans sa presse, appeler “la société à résister” à ces mêmes bandits ! A résister avec quoi ? des parapluies ? des rouleaux à pâtisserie ?

Que se serait-il donc passé si ces femmes avaient laissé sortir leurs maris et que ceux-ci se fussent précipités avec des bâtons ? De deux choses l’une : ou bien les bandits les auraient tués, c’est le plus vraisemblable ; ou bien ils auraient tué les bandits et seraient allés en prison pour excès de légitime défense. Dans les deux cas, le colonel en retraite, menant son chien promener le matin, aurait pu savourer l’événement.

Ne s’agit-il pas d’une description tout ce qu’il y a de plus crédible pour l’observateur de la société française actuelle ?

Je dois néanmoins vous avouer que j’ai modifié quelques détails du texte original, notamment les références au Code criminel soviétique de 1926, et déplacé le lieu de l’action de Moscou à Paris. Les plus érudits d’entre vous auront sans doute remarqué que ce texte ne pouvait pas s’appliquer exactement à la situation du Falanxi : en effet, contrairement à feue l’URSS, la loi en France contient bien des articles qui auraient permis de punir les témoins du meurtre si nécessaire (lois par ailleurs héritées de Vichy, héritage dont les actuels maîtres du Royaume s’accommodent fort bien quand il en va de leur intérêt).

La source ? L’Archipel du Goulag, d’un certain Soljenitsyne qui, bien que “intégriste”, “antisémite” et “franquiste”, me semble avoir livré une description remarquable de la joie de vivre dans une société réellement anticapitaliste.

Tout ceci est très rassurant.

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