Douaumont

Il y a quelques jours, j’ai saisi l’occasion de la polémique suscité par le concert de Black M programmé lors des cérémonies de commémoration de Verdun pour exprimer plus ou moins maladroitement mon avis sur la question. Aujourd’hui, j’ai finalement vu les images de la commémoration de la bataille. Outre celle, plutôt classique, de deux gros flans brandissant une torche avec l’air de se demander ce qu’ils foutent là, on peux aussi voir celles-ci :

Verdun joggingCe qui n’a pas manqué de susciter l’habituel débat à la mords-moi-le-noeud désormais obligatoire en Falanxi lors de ce genre d’événements, avec le FN dans le rôle du méchant réac, les gauchistes qui se foutent franchement de leur gueule (et Libération de trouver encore le moyen de parler de Sarkozy, ils ont décidément du mal à s’en remettre les pauvres) ou relativisent en relevant la symbolique lourdingue derrière le happening festif et coloré, et bien sûr LR, l’air toujours plus paumé au milieu, qui essaie très fort de faire croire qu’ils sont encore de droite. L’Humanité, débris journalistique dont on cherche encore le dernier lecteur porté disparu quelque part vers 1989, préfère quant à lui parler de la place des femmes en 1916, et de relever que déjà les munitionnettes étaient moins rémunérées que les hommes, ce qui est très pertinent et vraiment le plus important à retenir de cette bataille. Bref.

Ainsi donc, les gens qui n’ont pas aimé cette chorégraphie n’ont pas compris qu’il s’agissait en fait d’un spectacle symbolique, et qu’en fait ces morveux multicolores représentent les deux armées qui se sont affrontées à Verdun, nous fait remarquer fort finement le journaliste de Rue89. D’ailleurs, à la fin ils sont tous par terre et une espèce de clown gris sur des échasses symbolisant manifestement la mort se promène au-dessus d’eux. Puis apparemment ils reviennent à la vie sous la forme des étoiles du drapeau de l’UE, ou quelque chose comme ça.

Formidable. Je n’ai malheureusement pas le talent de Philippe Muray, mais je pense que nous avons ici une nouvelle preuve de l’incapacité maladive de festivus festivus à ne rien concevoir ni accepter sans le déformer d’abord pour le forcer à entrer dans ses propres codes esthétiques et moraux. Allez, j’ai envie d’être fat, et de paraphraser Céline : “le festif, c’est l’infini mis à la portée des caniches”, ou quelque chose comme ça.

Il n’y a pas besoin d’être un frontiste consanguin ni de surjouer les patriotes farouches pour admettre que, comme le concert de Black M, ce happening festif et symbolique n’avait pas sa place à Douaumont. Dans le spectacle de fin d’année d’une école primaire, pourquoi pas ? Dans un cimetière militaire, pour commémorer une victoire française et des centaines de milliers de morts, non.

Mais ma principale objection contre ce spectacle n’est même pas son côté discutable moralement, ni même son indigence artistique (symbolique au canon de 12, message politique et idéologique introduit avec la finesse d’une Panzer Division). C’est certes fort laid, et comme beaucoup d’œuvres contemporaines le peu d’impact visuel qu’on peut lui trouver n’est dû qu’au parasitage d’un lieu qui lui est réellement émouvant.

Non, mon principal reproche, c’est qu’un tel spectacle tente de plier l’événement qu’il commémore à nos propres repères moraux et à notre propre vision de l’Histoire. Nos repères moraux, car les soldats des deux camps deviennent égaux et interchangeables dans leur statut de victimes, pauvres victimes de la guerre, devenu concept abstrait et maléfique, comme il sied à une société pacifiste jusqu’à l’absurde. Notre vision de l’Histoire, car la bataille elle-même est niée, rejetée dans un passé lointain et incompréhensible, et le peu de sens qu’on veut bien lui concéder, c’est qu’elle serait un lointain prélude à l’amitié franco-allemande et à l’Union Européenne. Pétain, l’incontestable vainqueur de Verdun, titre que même de Gaulle ne lui refusait pas, n’a malheureusement pas sa place dans la narrative des commémorations.

Il y a beaucoup de débat sur le sens que l’on doit donner à cette commémoration, mais quelque soit la définition adoptée, il me paraît essentiel pour qu’il y ait commémoration que ceux que l’on commémore y ait une place, si possible pas trop en retrait, et qu’on nous parle un peu d’eux. Ce qui me gêne avec ces commémorations et les polémiques qu’elles ont suscitées, c’est que je n’y vois plus Verdun, ses poilus et la victoire de la France. Ce spectacle nous parle d’autre chose, de nous et nos névroses principalement, mais certainement pas de ça.

J’ai donné un titre chinois à mon précédent article sur ce sujet, 敗類, terme qui se traduit en français par la lie dans son sens métaphorique, ou en anglais par scum, que j’aime beaucoup aussi. Le terme vient du Livre des Odes, le plus ancien recueil de poésie chinoise, où il désigne les “individus qui causent la perte de leurs semblables”.

Même si je les réprouve pour les raisons que j’ai tenté d’expliquer, ces pompes foireuses d’un régime mourant me laissent au fond indifférent. Ceux qui les organisent, et qui sont ceux auxquels je destine ce joli mot, qui exactement peuvent-ils encore prétendre représenter ? Au nom de qui peuvent-ils prétendre s’exprimer sur le sujet ou sur n’importe quel autre d’ailleurs ? Que reste-t-il de leur légitimité ? Je vous laisse répondre seul à ces questions, et voir si cela vaut la peine de prendre au sérieux les bouffonneries qu’on nous sert désormais à chaque commémoration importante.

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