Aujourd’hui, c’est réflexion sur l’avenir de l’éducation, et pour ça je voudrais commencer par vous lire un texte écrit par un inconnu il y a 2500 ans environ.

桓公讀書於堂上,輪扁斲輪於堂下,釋椎鑿而上,問桓公曰:「敢問公之所讀者何言邪?」公曰:「聖人之言也。」曰:「聖人在乎?」公曰:「已死矣。」曰: 「然則君之所讀者,古人之糟魄已夫!」桓公曰:「寡人讀書,輪人安得議乎!有說則可,無說則死。」輪扁曰:「臣也,以臣之事觀之。斲輪,徐則甘而不固,疾 則苦而不入。不徐不疾,得之於手而應於心,口不能言,有數存焉於其間。臣不能以喻臣之子,臣之子亦不能受之於臣,是以行年七十而老斲輪。古之人與其不可傳也死矣,然則君之所讀者,古人之糟魄已夫。」

Le duc Huan, là-haut dans une salle de son palais, lisait un livre, tandis qu’en bas, dans la cour, le charron Bian martelait une roue. Laissant là son marteau et son poinçon, ce dernier monta dans la salle et interrogea le duc : “Oserais-je demander au duc ce qu’il est en train de lire ?
– Ce sont les paroles des sages.
– Et ces sages sont-ils encore vivants ?
– Il sont morts.”
Bian s’exclama : “dans ce cas, ce que le duc lit, ce ne sont que les déchets sans valeur des hommes du passé !”

Le duc s’emporta : “Alors comme ça, c’est moi, le Maître, qui lis un livre, et toi, le charron, qui me fais le commentaire ? Si tu peux me convaincre, très bien, si tu n’as rien à dire, prépare-toi à mourir !”

Bian répondit : “Je ne suis que votre modeste serviteur, et je vois les choses du point de vue de mon propre art. Lorsque je martèle une roue, si je frappe trop légèrement, cela est certes moins fatiguant mais le résultat ne sera pas solide, en revanche si je frappe trop fort, j’aurais beau me donner du mal les pièces ne s’imbriqueront pas bien ensemble. Ni trop léger, ni trop fort, la main trouve le mouvement juste, et le cœur le sent. La parole est impuissante à l’exprimer, ce n’est qu’un coup de main à prendre. Je ne peux pas le transmettre à mes enfants, pas plus que eux ne peuvent le recevoir de moi. Je peux le faire parce que j’ai 70 ans et que j’ai toujours fabriqué des roues. Les hommes d’antan ont emporté avec eux dans la tombe cette chose qu’on ne saurait transmettre, c’est pourquoi je dis que ce que lit le duc, ce ne sont que les déchets sans valeur des hommes du passé !”

Toutes mes félicitations à ceux qui sont arrivés jusque ici, les autres peuvent aller se faire 爆菊花. Je suis retombé sur ce texte en lisant le commentaire qu’en fait Jean-François Billeter dans ses Leçons sur Zhuangzi. Je vous invite à les lire, c’est très intéressant, mais ce n’est pas de ça que je veux parler aujourd’hui.

Derrière la fable, bien peu vraisemblable au demeurant, du charron et du duc Huan, il y a en fait toute une théorie de la connaissance et de l’apprentissage. L’argument de Zhuangzi est audacieux, et pas seulement pour un Chinois de l’époque des Royaumes Combattants, puisqu’il consiste à juger de la possibilité de la transmission livresque du savoir à l’aune du savoir-faire artisanal, en l’occurrence celui du charron.  Et ce que dit le charron Bian, c’est que tout savoir naît, vit et meurt avec celui qui le détient, qu’il ne peut pas se transmettre d’une personne à l’autre.

Qu’est-ce que la connaissance ? Ici, elle apparaît lorsqu’il y a identité entre le sujet et l’objet, l’apprentissage est un processus d’identification. Ce processus est décrit plus en détail dans une autre anecdote célèbre, celle du boucher Ding : nous ne comprenons tout d’abord pas l’objet que nous cherchons à connaître, nous nous sentons complètement extérieurs à lui, et l’apprentissage consiste justement à lever cette opposition. Cette intimité naît par la pratique constante et régulière, mais nécessite également une certaine disposition d’esprit.

L’éducation telle que nous la concevons repose encore largement sur le langage, et plus particulièrement sa forme écrite, comme moyen de transmission de la connaissance. Or je pense que personne ne niera que nos modèles éducatifs sont aujourd’hui au seuil d’une remise en question majeure, sous la poussée des innovations technologiques des 20 dernières années. D’autres ont déjà glosé avec beaucoup plus de talent que moi sur ce qu’apportent les MOOCs, le e-learning, internet en général, mais je vois une autre dimension plus négligée, du moins à ma connaissance, celle de la responsabilité de chacun vis-à-vis de sa propre éducation.

Cette question de la responsabilité recouvre je pense plusieurs choses. Une des caractéristiques de l’ancien système, celui que nous sommes lentement en train de quitter, est la déresponsabilisation de chacun. Au XXe siècle l’État, en France et dans une grande majorité de pays dans le monde, a prétendu pouvoir prendre en charge non seulement l’instruction, mais aussi l’éducation de la totalité des enfants sur le territoire national. Peu importe ce que l’on pense des résultats obtenus après quelques décennies, ce système implique que l’État, et le professeur qu’il paye, est responsable de l’éducation des marmots, ce qui de fait décharge au moins en partie, sinon en totalité, les parents du dit marmot de cette responsabilité.

Mais c’est la responsabilité des marmots, une fois devenus grands, d’apprendre ce que l’école ne leur a pas appris, puis de continuer à apprendre pour l’essentiel de leur vie adulte. Le charron Bian pouvait se permettre de prendre 70 ans pour peaufiner sa technique de fabrication de roue : je doute que la vitesse des évolutions techniques actuelles ne laisse autant de marge à qui que ce soit aujourd’hui.  Il va falloir être plus réactif, plus souple et plus ouverts au changement que le charron Bian ; autant dire qu’il ne faudra pas compter sur le mammouth, ni sur des politiciens irrémédiablement bloqués dans les années 70, ni sur qui que ce soit pour prendre votre éducation en main à votre place. Un des traits marquants de l’éducation en ligne est son absence totale de coercition : l’étudiant inscrit sur un MOOC doit trouver en lui-même la motivation de le suivre jusqu’au bout, car personne ne le forcera à le faire.

La réflexion de Zhuangzi est intéressante pour appréhender ce changement. Elle nous invite à nous réapproprier notre éducation, que nous avions pris l’habitude de déléguer à d’autres, à sortir d’un rôle passif, plus confortable mais futile, de réception d’une parole d’autorité. Mais nous vivons évidemment à une époque qui entretient un rapport tout à fait différent au savoir et à l’apprentissage que celui qui avait cours chez les contemporains de Zhuangzi, et les questions que lui se posait, nous devrons nous aussi bientôt les reposer. Peut-être que les réponses seront étonnamment proches.

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