Under the sun - Xinmei

Under the sun est un documentaire étrange, projet de film de propagande inachevé qui dénonce la propagande de la dictature nord-coréenne. L’intention de départ était de montrer la vie idyllique d’une famille dans le paradis socialiste de la Corée du Nord ; le résultat est une illustration des techniques de propagande du régime, mais surtout un bref coup d’œil jeté à l’intérieur d’un système autarcique et parfaitement hermétique, dont le trait saillant est le mensonge : omniprésent, compulsif, fondamental.

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Vitaly Mansky

Comment un film de propagande s’est-il transformé en film sur la propagande ? Ce renversement de perspective s’éclaircit quand on connaît la genèse du film, qui constitue l’un des rares exemples de coproduction entre la Corée du Nord et un autre pays, en l’occurrence la Russie. Car si le projet était conçu comme un film de propagande du côté nord-coréen, le réalisateur avait lui bien en tête de réaliser un film de dénonciation du régime. Né en 1963 en Ukraine, alors partie intégrante de l’URSS, Vitaly Mansky connaît bien le communisme : il y a grandi. Le socialisme, soviétique principalement, est l’un de ses thèmes de prédilection, comme un rapide coup d’œil à sa filmographie permet de le constater.

En proposant aux autorités nord-coréennes de réaliser un film documentaire sur la vie d’une famille “normale” de Pyongyang, en coopération avec les autorités, Mansky et ses producteurs russes espéraient avoir davantage de marges de manœuvre pour filmer la vie quotidienne des nord-coréens et, peut-être, lever une partie du voile qui recouvre la vie des gens ordinaires sous un des régimes les plus oppressifs de l’histoire de l’humanité. Choix qu’ils ont largement regretté par la suite, tant les autorités nord-coréennes se sont révélées obtuses et fermées à toutes sortes de compromis.

La démarche est pourtant intéressante, et pourrait nous aider à combler une lacune dans notre compréhension de ces régimes : le manque de témoignage sur la vie quotidienne de l’homme de la rue. Que ce soit pour la Corée, l’URSS ou la Chine, les témoignages les plus connus sont ceux des opposants déclarés et des fugitifs. Le point de vue de ces derniers est infiniment précieux et légitime, mais… qu’en est-il de l’immense majorité des individus moyens, ni collaborateurs actifs du régime, ni opposants persécutés, celle que peut-être on appellera jamais avec plus de justesse la “majorité silencieuse” ? Qu’en est-il de cette immense foule qui ne se révolte pas, qui peut-être même accorde un certain degré de légitimité au régime, et essaye malgré tout de vivre du mieux possible dans une société totalitaire ?

Nous oublions parfois un peu vite que même Soljenitsyne, de son propre aveu, “y a cru”, et que s’il n’avait jamais été envoyé au goulag pour une allusion un peu trop transparente à Staline dans une lettre, il n’y aurait sûrement jamais eu l’Archipel du Goulag.

Le tournage a duré près d’un an, année durant laquelle l’équipe de Mansky était  surveillée en permanence. Personne ne pouvait faire un pas sans être accompagné d’un guide ou d’un interprète. “Pour votre sécurité, pour ne pas que vous vous égariez”, bien sûr. En dehors des heures de tournage, Mansky et son équipe restaient cloîtrés dans leur hôtel. Après chaque journée de tournage, les guides confisquaient la carte mémoire contenant toutes les scènes tournées dans la journée et ne la rendaient que le lendemain matin, expurgée des “erreurs” qu’elle contenait. Pour échapper à cette censure, l’équipe a fini par trouver une astuce : ils ont réussi à bricoler la caméra pour la faire filmer et enregistrer en permanence sur une deuxième carte mémoire dont les guides ignoraient l’existence. Mansky a ainsi pu filmer à l’insu des autorités l’envers du décor du monde parfait socialiste, celui qu’on s’acharne à travestir dans les prises “on” du film, mais qui réapparaît sitôt que la caméra cesse de filmer.

Et c’est dans ces interstices du film de propagande qu’apparaît ce personnage incontournable de tout régime socialiste, le commissaire politique. Dans quasiment chaque scène, surgit à un moment ou à un autre un personnage sinistre aux allures de maquereau maoïste. Le regard dissimulé derrière des lunettes noires ressemblant étrangement à celles de feu Kim Jong-il, ou sous la visière d’une casquette, il donne ses indications aux “acteurs”, qui écoutent sans jamais se permettre le moindre commentaire, on imagine bien pourquoi. Il est dissimulé partout, dans l’appartement de Zinmi, à l’école, dans l’usine des parents, caché derrière un rideau, une porte, sous une table, prêt à surgir comme un diable de sa boîte aussitôt que “coupez” retentit. Il encourage les “acteurs” à se montrer plus enthousiastes, plus convaincants, il exige du vétéran venu raconter devant une classe de primaire comment le Grand Leader Kim Il-sung a appris aux soldats à abattre les avions américains avec leur mitraillette qu’il abrège un peu son histoire, il veille à ce que chaque détail soit parfaitement conforme au dogme officiel, que pas une tête ne dépasse, que pas une parole étourdie n’échappe à qui que ce soit.

Le résultat est glaçant, cauchemardesque. Le fil conducteur du film est la vie quotidienne de Zinmi (辛美), petite fille de 8 ans qui s’apprête à entrer dans les organisations de jeunesse communiste. Zinmi vit avec ses parents dans un appartement flambant neuf à Pyongyang, et va dans une des meilleures écoles de la ville. Son père est ingénieur, et travaille dans une usine de textile, sa mère dans une usine de production de lait de soja. Sauf que tout ceci… est faux.

Dans les images que Mansky a ainsi “volé”, on peut certes voir que chaque parole est écrite, chaque scène préparée et répétée autant de fois que nécessaire, mais le mensonge ne s’arrête pas là. Le père de Zinmi se fait passer pour un ingénieur à l’écran, mais dans les scènes de répétition prises en “off” il apparaît suffisamment que ce n’est pas le cas. Dans une des premières versions du scénario rédigé par les autorités, il n’était qu’un simple “travailleur”. De ce qu’aurait compris le réalisateur, il serait en fait journaliste, mais impossible d’en être absolument certain. On nous montre sa mère ouvrière dans une usine de production de lait de soja, mais est-ce bien le cas ? Impossible à dire. L’appartement spacieux, flambant neuf dans lequel Zinmi vit avec ses parents, est-ce bien le leur ? Un article (en chinois) suggère que même cet appartement n’est qu’un décor, et que Zinmi vit en fait avec ses parents et ses grands-parents dans un petit appartement fourni par l’entreprise de son père (ce qui me semble assez crédible, certains de mes amis chinois nés à la fin des années 80 se souviennent avoir vécu dans ce genre de petits appartements rattachés directement au lieu de travail).

Il émane de certaines scènes une forme d’onirisme morbide, comme dans la scène de la cérémonie d’admission des jeunes pionniers, qui voit des institutrices faire défiler au pas de l’oie des enfants de 8 ans sous le regard éteint de militaires séniles, couverts de médailles littéralement de la tête aux pieds. Ils sont des dizaines à garnir les gradins d’une sorte d’immense gymnase avec leur épouse à leurs côtés, prostrés, inexpressifs. La suite de la cérémonie exige qu’ils aillent eux-mêmes nouer le foulard rouge au cou d’un jeune pionnier. Le moment venu ils se lèvent tous ensemble, et le choc de centaines de médailles les unes contre les autres provoque alors une sorte de tintement de clochette enfantin qui tranche avec la pompe sinistre du décorum communiste.

Cela peut sembler tirer par les cheveux, mais cette scène m’a évoqué la séquence de SEL dans la Montagne Sacrée de Jodorowsky, avec ce clown sinistre entouré d’une garde de vieillard en uniforme, manipulant des enfants à des fins politiques.

Et pourtant, en dépit de la qualité du film, un doute m’a saisi avant même la fin de la séance : l’existence de ce film, et à plus forte raison sa diffusion en Occident, ne constitue-t-elle pas une menace pour Zinmi et sa famille ? Le régime, ne pouvant se venger sur Mansky hors d’atteinte, hésitera-t-il à frapper une fillette de 8 ans et ses parents, qui n’ont probablement jamais demandé à faire ce film ? De ce que l’on sait d’un régime qui étend le châtiment des “ennemis du peuple” aux membres innocents de leur famille, on imagine mal pareils scrupules.

Le gouvernement nord-coréen, qui estime avoir été dupé par Mansky, d’autant plus furieux depuis que le film a été projeté dans plusieurs festivals, lui a à ce jour fait parvenir trois lettres lui intimant sur ce ton de menace voilée qui n’appartient qu’aux gouvernements communistes et aux organisations mafieuses de se rendre à Pyongyang pour discuter “d’une affaire urgente”. Chacune des trois lettres se termine par la même phrase : “Zinmi pense très fort à toi”.

Fallait-il faire ce film ? Mansky avait-il le droit, quelque soit ses objectifs en réalisant ce film, de mettre en danger la vie d’une fillette innocente ? Je ne sais pas, c’est sa responsabilité et son sommeil ne regarde que lui. En revanche, maintenant que le mal est fait, j’espère que le film aura le plus d’audience possible. Espérer que l’opinion publique occidentale puisse exercer une quelconque pression sur la dynastie Kim est sans doute naïf, mais le film vaut le coup d’être vu, et les questions qu’il pose d’être réfléchies et discutées.

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