Au sein de l’imposante constellation de penseurs que nourrit grassement l’empereur du Falanxi, certaines étoiles brillent d’un éclat particulier. C’est le cas de 啊沓利, Atali, un eunuque qui connut une ascension foudroyante sous l’empereur 密特朗 et réussit, grâce à sa grande souplesse intellectuelle, à rester plus ou moins dans les faveurs de ses successeurs.

Il jouit aujourd’hui d’une aura certaine au sein de l’intelligentsia de l’empire, quoique certaines mauvaises langues ne manquent pas de souffler à demi-mot que cela aurait bien plus à voir avec la médiocrité générale de la dite intelligentsia et ses talents de courtisans qu’avec la puissance intrinsèque de ses raisonnements. Quoiqu’il en soit, sa renommée est telle que ses œuvres deviennent désormais l’inspiration d’autres éminents intellectuels, et dans le cas qui nous intéresse ici d’une exposition lancée en grande pompe dans le musée le plus prestigieux de la capitale impériale, 卢浮宫, Lufugong, et que j’ai eu la chance de pouvoir parcourir.

Malheureusement, je dois bien reconnaître ne pas avoir été à la hauteur de la pensée du maître. Avant d’y entrer, je ne savais pas à quoi m’attendre ; au moment de ressortir, je n’étais guère plus éclairé sur le sens que je devais donner à cet assemblage hétéroclite d’œuvres d’art anciennes et contemporaines, d’objets de différentes époques, entrelardés de textes du maître et de films lourdement démonstratifs d’une thèse aussi confuse que prévisible dans son catastrophisme mâtiné d’anticapitalisme. Sans doute ai-je sous-estimé les raffinements de la philosophie du Falanxi, ou du moins est-ce ce que mes hôtes autochtones, pétris d’admiration pour ce phare de la pensée, m’ont laissé entendre.

Je vais néanmoins essayé de reproduire les grandes lignes de cette exposition, ou au moins ce que j’en ai compris. Elle est divisée en deux grandes parties :

  • Partant du constat que pour “prévoir l’avenir, il faut connaître le passé” (je cite de mémoire), la première partie propose de retracer l’histoire de l’humanité des origines à nos jours en 30 minutes chrono, et d’en tirer une théorie qui permettrait de comprendre les grandes lois l’histoire, rien de moins. Vaste programme, pas du tout voué à l’échec dès sa formulation, mais bon je ne dois pas être à la hauteur intellectuellement parlant.
  • Une deuxième partie, beaucoup plus courte, propose une prospective mondiale à l’horizon 2050, rien que ça. Les prémisses suggèrent d’emblée l’ampleur du désastre.

Ainsi, selon le maître, l’Humanité est passé par 3 grandes phases historiques, qui se distinguent par la nature du pouvoir dominant :

  1. Une phase religieuse,
  2. Une militaire,
  3. Une commerciale.

Pour illustrer chacune de ces étapes, il nous propose un assemblage hétéroclite d’autels romains du 1er siècle après JC (le lecteur ne me tiendra pas rigueur d’utiliser ici le calendrier du Falanxi), d’écrits cunéiformes des 2e et 3e millénaire, de toiles d’araignée dans des cubes en plexiglas et de reproduction de tableaux de Fernand Léger en tapis, de pots de fleur, de paravents japonais, de livres botaniques, de cartes coréennes et de photos de la Shoah, ainsi qu’une série de tableaux d’un certain Thomas Cole, représentation fantasmée très XIXe siècle dans l’esprit des différentes étapes, pas du tout caricaturales, de la naissance et de la mort des empires.

La prospective quant à elle consiste essentiellement en un film de quelques minutes, montage d’images de bric et de broc outrageusement démonstratif rappelant les meilleures heures du film de propagande d’information citoyenne soviétique. Le message est que tout va très mal, y a plein de gens méchants partout, les Américains dérouillent, qu’il y a de plus en plus de pauvres et qu’on construit des murs pour les empêcher de rentrer chez nous, et avec le réchauffement climatique, c’est la cata, on va tous mourir. On fait donc dans le diaphane et l’éthéré tout en restant limpide, chapeau.

Le petit film ci-dessus vient en illustration de “5 vagues”

  1. L’empire du Grand Mouton va décliner, comme l’empire 罗马 Luoma avant lui. Certes, Atali n’est pas le seul à le prédire chaque année avec gourmandise, mais lui prend ses précautions en ajoutant un relatif, qui lui permettra dans tous les cas de dire qu’il avait raison : comme il est malgré tout peu probable qu’une puissance pareille s’effondre du jour au lendemain, il pourra toujours jouer sur l’infinité de nuances que comporte un déclin relatif pour dire qu’il avait raison.
  2. Une dizaine, ou une vingtaine d’autres empires s’imposeront en tant que puissances régionales et gardiennes de l’ordre établi. Il faut remarquer ici que la Chine en fait partie, mais pas l’empire du Falanxi. Quel défaitisme !
  3. Les grandes entreprises capitalistes (démons très puissants dans le Panthéon du Falanxi, le moindre soupçon de possession par un esprit capitaliste mène généralement à un ostracisme sévère) seront libres de tout “marchandiser”, y compris les corps humains. Pour exotique qu’il puisse paraître à mon lecteur, il ne s’agit ici que d’une eschatologie très classique dans le culte officiel du Falanxi.
  4. Les trois points ci-dessus entraîneront une situation d'”hyperconflit”, dont je serais bien en peine de caractériser la différence avec un conflit tout court. Peut-être que cela veut tout simplement dire que les gens qui feront ces conflits seront très méchants, ou alors qu’on se battra à coup de munitions thermobariques pour des trucs triviaux comme l’eau et l’air, je ne sais pas.
  5. Mais heureusement, pour éviter la vague de suicide au sein de l’auditoire, Atali termine sa prédication sur une note positive, puisque si on s’y met tous ensemble et qu’on écoute ce que les intellectuels du Falanxi en général, et Atali en particulier ont à nous dire, on pourra créer une “hyperdémocratie” mondiale, respectueuse des libertés de chacun et de l’environnement, et tout est bien qui finit bien. Comment serait instauré cette hyperdémocratie dans un monde en hyperconflit ? Avec un hypertotalitarisme Ce sera pour le prochain épisode, j’imagine.

En guise de conclusion, et à titre tout à fait personnel, je dirai que tout grand eunuque qu’il est, Atali est parfaitement représentatif d’une tendance lourde des lettrés du Falanxi, qui croient fermement pouvoir livrer une analyse pertinente sur des domaines aussi flous et vastes que “l’histoire universelle”, vus uniquement depuis les alcôves dodues du sérail impérial. Parfaitement hermétiques à toute pensée autre que la leur, ils se paient de mots, dont ils abreuvent ensuite des dirigeants d’autant plus enclins à les écouter qu’ils sont encore plus totalement stupides et fermés sur le monde extérieur que leurs conseillers, eunuques et courtisans en tout genre. Ils croient ainsi non seulement penser, mais encore plus résoudre pour le bien de l’humanité des problèmes qui n’existent que pour eux et dont tout le monde se moque, voire qu’ils ont créé de toutes pièces pour servir des projets politiques tout autre.

Sinon, vous pouvez quand même aller voir l’exposition, il y a quelques pièces intéressantes, à la condition de ne pas lire les explications.

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