Les choses changent vite dans un Falanxi désormais en guerre, et chaque jour charrie son lot d’informations amusantes, cocasses ou carrément consternantes.

Comme toujours dans ce genre d’événements dramatiques, après le temps de l’émotion et de la compassion vient celui de la recherche des responsables ; on crie à tue-tête la nécessité de “l’Union Sacrée”, puis on se pince le nez quand on se retrouve à devoir faire front avec un compatriote aux déplaisants relents nauséabonds ; chacun y va de sa propre analyse pour désigner le véritable responsable des événements.

Daech ? Les tueurs du Bataclan et de la rue Bichat ? Voyons, ce serait trop simple de s’arrêter là, et bien peu satisfaisant pour le brillant esprit de nos fins lettrés rompus à tous les genres littéraires, mais qui manifestent pour la plupart une préférence pour les Philippiques.
Mais là où Démosthène et Cicéron prenaient d’énormes risques en attaquant avec virulence les hommes les plus puissants de leur temps, et l’ont payé de leur vie, nos modernes orateurs accablent toujours de leur piques oratoires des cibles consensuelles, sans rapport même lointain avec le sujet de départ et surtout totalement inoffensives.

Grands spécialistes de l’exercice, ces petits mandarins et autres eunuques du sérail, à peine les victimes de vendredi 13 inhumés, ont commencé à rechercher quels responsables désigner à la vindicte populaire, et ont brillamment rattaché la guerre présente aux luttes passées avec cette trouvaille de génie : si de jeunes français se radicalisent et se font exploser dans des salles de concert, c’est la faute à… Google.

Avec l’aplomb propre aux sociopathes névrotiques et aux eunuques amputés de tout sentiment de honte dès leur plus jeune âge, un 大臣 de l’ancien empereur depuis relégué à des fonctions subalternes, se lance dans un vibrant réquisitoire contre les “multinationales d’internet”, dont on peine encore à ce stade à voir en quoi elles auraient la moindre part de responsabilité dans les événements dramatiques de vendredi 13.

Faisant montre à la fois d’une méconnaissance profonde des ressorts psychologiques qui peuvent mener un homme à abattre de sang-froid des dizaines d’inconnus désarmés, ainsi que d’une ignorance aussi totale que décontractée du fonctionnement de cette technologie étrange que l’on appelle le “oueb”, le petit Xavier accuse “l’imam Google” (sic) d’être le premier responsable de la radicalisation d’une partie de la jeunesse turbulente du Falanxi.

Passons sur la débilité consternante mais malheureusement habituelle du raisonnement, assez similaire à celui des ligues de vertu qui pensent que les gens singent mécaniquement ce qu’ils voient à la télé et sur internet, qui aboutit donc à censurer compulsivement les contenus jugés “immoraux”. Et bien c’est exactement ce que propose Xavier : scruter internet à la recherche des méchants contenus islamistes pour les censurer. Ça tombe bien, l’ancien empereur avait justement laissé un organe de censure du net que l’on pourra recycler, même si il n’a jamais été capable de remplir sa mission et n’a globalement contribué qu’à diriger quelques millions d’euros des poches des sujets de l’empereur vers quelques mandarins avec les bons 关系.

Une analyse consternante, une solution à côté de la plaque, des exécutants incapables, c’est un sans faute pour Xavier. Stupide et vouée à l’échec, sa proposition est néanmoins dans l’air du temps. Excités par la déclaration de l’état d’urgence, qui annule toute inhibition chez les frétillants eunuques de la honte, certains ne cherchent même plus à contrôler leur pulsion autoritaire, tel Pascal Popelin, fringuant administrateur d’une circonscription de la prospère province de Seine Saint-Denis, et qui a tenté de réintroduire le contrôle de la presse par le gouvernement dans le cadre de l’état d’urgence. Sans doute gêné par tant de flagornerie, l’empereur n’a pas donné suite à cette proposition, mais elle donne le ton pour les trois prochains mois.

Google responsable de donner de la visibilité au discours intégriste, soit, mais la recherche de bouc émissaire ne s’arrête pas là, et le gant est brillamment relevé par un philosophe d’élite, qui après s’être essayé au vol à main armée dans ses jeunes années, a vite compris que les rapines étaient tout de même moins risquées et plus lucratives en troquant les armes de poing contre une carte du parti communiste et  une éristique revendicative et furieusement gauchiste. C’est donc le grandiose piposophe Bernard Stiegler qui nous offre cette grille de lecture des événements tout droit venue de l’espace : Google, Amazon, et toutes ces méchantes multinationales américaines qui ne paient pas tribut à l’empereur du Falanxi sont certes responsables, mais parce qu’elles sont le bras armé de la “disruption”. Les mots sont impuissants à exprimer la quintessence de stupidité hallucinogène qui émane de cette prose, je cite donc in extenso :

La disruption est un phénomène d’accélération de l’innovation qui est à la base de la stratégie développée dans la Silicon Valley : il s’agit d’aller plus vite que les sociétés pour leur imposer des modèles qui détruisent les structures sociales et rendent la puissance publique impuissante. C’est une stratégie de tétanisation de l’adversaire.

Dans mon ouvrage, j’analyse un texte signé Abu Bakr Al-Naji […] C’est une sorte de « book » de Daech : à l’image des bibles d’entreprise qui détaillent les règles pour monter une concession, ce livre explique aux acteurs de Daech comment prendre le pouvoir. Il faut semer le chaos et à partir de là exploiter le besoin d’autorité.

Oui, il y a un complot de l’ultralibéralisme de la Silicon Valley pour créer des nouveaux modèles économiques “disruptifs” qui remettent en question des rentes et des équilibres économiques et sociaux hérités des époques précédentes. Changements qui dans une société aussi sclérosée que celle du Falanxi créent des situations vécues par les rentiers de l’ordre ancien comme le chaos. Tiens, mais c’est justement la stratégie de Daech, créer le chaos grâce des attentats pour prendre le pouvoir. Disruption = attentat, GAFA = Daech, l’équation est limpide, les responsabilités incontestables, les attentats et les conflits au Moyen-Orient, tout ça c’est une diversion, car “ce n’est pas de guerre contre Daech qu’il s’agit, mais de guerre économique et mondiale”.

Voilà qui est inattendu : point de “sang, de sueur et de larmes”, mais “un appel pour un traité mondial de paix économique”, “le passage à une économie productrice de valeur durable”, “un nouveau Web, au service d’un modèle macroéconomique viable”. De la proposition concrète, du lourd donc, à la hauteur des enjeux.

Personne ne peut prévoir la séquence des événements qui s’est ouverte vendredi dernier, mais on compte déjà une première victime avérée : retenue en otage et torturée depuis de nombreuses années, la probité intellectuelle vient de rendre le dernier soupir quelque part entre le Palais de l’Amour et du Joli et une rédaction quelconque du Falanxi.

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